27 juin 2017

Actualités juridiques

#Demanderjustice.com : le défi de l'adaptation des #avocats au marché du droit

20 mars 2014 à 11h22 par Christophe Landat



C’est à un magnifique effet STREISAND qu’a abouti la procédure mise en œuvre contre le site web demanderjustice.com. Poursuivi pour un exercice illégal d’une profession réglementée, il a été relaxé par le Tribunal Correctionnel en charge de la juger. Effet boomerang, le site gagne aujourd’hui (encore) en notoriété et notre profession passe une fois de plus pour un repère de vilains râleurs recroquevillés sur leur portefeuille et ses privilèges…
Je dois confesser que ce n’est qu’après avoir constaté que le site me suivait depuis peu sur Twitter que je me suis décidé à aller jeter un œil. J’ai ensuite pris la plume de la manière la plus objective et la plus honnête possible.
 
Et un constat totalement objectif peut être tiré de l’analyse de l’activité de ce site : le « marché » visé par demanderjustice, c’est celui du petit contentieux juridique pour lequel l’assistance d’un avocat n’est pas obligatoire.
 
Exemple simple : le site web X m’envoi une cafetière que j’ai payé 30€. Je la réceptionne cassée. Je vais voir un avocat qui me dit que pour faire une mise en demeure cela coûtera 150€TTC.  Je surfe sur le web et tombe sur demanderjustice qui propose  de mettre en forme la mise en demeure pour 39,90€TTC…
 
Après avoir planté environ une trentaine d’aiguilles de malédictions dans la poupée vaudou à l’effigie de l’avocat qui a tenté de me détrousser, je sors ma CB et je suis un internaute heureux.
 
Double constat : premièrement, c’est sur ce genre de litiges que nous accumulons une large part de notre affreuse réputation de « suceur de flux financiers » des malheureux justiciables. Deuxièmement, ce que demanderjustice.com a fait, un avocat n’aurait pas pu le faire sans un gilet pare-balles, voir une cote de mailles et une bonne assurance-vie professionnelle…
 
Ce marché, les avocats ne peuvent tout simplement pas y répondre…
 
Parce qu’un cabinet d’avocat est une entreprise : ce point, il ne faut jamais le perdre de vue, même si je sais que ce propos hérisse le poil de beaucoup de confrères et notamment des plus anciens à qui je fais le reproche de s’estimer souvent exemplaires alors qu’ils ont démarré leur activité en plein milieu des 30 glorieuses, époque à laquelle le simple fait de poser sa plaque vous assurait un revenu confortable en plus d’une notabilité agréable.
 
Mais pas une entreprise comme les autres : une entreprise dont la loi vient sérieusement encadrer l’activité et une entreprise dont les acteurs sont eux aussi très sérieusement encadrés par une réglementation professionnelle stricte. On parle, je le rappelle de « profession réglementée ». Ce n’est pas une vue de l’esprit croyez moi.
 
Imaginons le cas de figure le plus favorable : celui d’un jeune avocat débutant son activité, pas encore soumis à la TVA (qui relève de 20% nos factures…) et dont les facturations seront donc modestes au regard de son absence d’ancienneté.
 
Celui-là serait-il en mesure de rédiger une mise en demeure pour 39,90€TTC ? Certainement pas et malheur à lui si d’aventure son Bâtonnier l’apprend ! La notion de dumping est chez nous de plus en plus prégnante et l’avocat aux tempes grises aura tôt fait de dénoncer ces agissements auprès de son Ordre.
 
Mais ce qu’un avocat ou même une société d’avocats ne pouvait pas faire seul, la profession en revanche aurait dû le faire ! Demanderjustice aurait tout à fait pu être une initiative du Conseil National des Barreaux même si je vois d’ici des confrères changer de couleur. A ceux là je dis : quelles solutions avons nous apporté à ces justiciables ?! Quelle assistance ?! Quel constat sinon celui de devoir honnêtement dire à ces personnes – et ça nous arrive régulièrement – qu’au regard du montant du litige nous ne pouvons pas intervenir. Sauf à le faire gratuitement de temps en temps, ce que nous faisons aussi tous.
 
La profession a le cul posé sur la chaise, laissant passer quotidiennement les attaques frontales des politiques ou les textes de lois nous méprisant, sans jamais songer qu’avant la réaction, il y a l’action.
 
La démarche de demanderjustice me gène seulement en ce qu’elle diffuse l’idée que l’avocat est finalement inutile, même si tel n’est pas sa motivation ni son message. C’est un effet collatéral de son existence et c’est celui qui me heurte le plus. Mais cet effet collatéral est induit à la fois par notre inaction et notre réaction.
 
Il est normal que nous défendions notre périmètre d’intervention. Mais il est anormal que dans le même temps nous ne nous fassions pas notre propre procès. Qu’avons nous raté ? Où avons-nous été défaillant ? Absents ?
 
Songer au développement de ce type de site, c’est poser la question de la valeur ajoutée de l’avocat. En quoi pouvons-nous être utile à un dossier ? Utile au client ? La règle de droit ne peut être automatisée, standardisée. Si tel était le cas, alors la jurisprudence (l’ensemble des décisions de justice rendues sur un point de droit) n’existerait pas. Une loi, un décret, une règle peut se lire de plusieurs manières différentes. Et s’il faut 7 ans pour « pondre » un avocat, c’est bien que le droit est affreusement complexe (de plus en plus).
 
Le constat est amer : la profession d’avocat n’a pas anticipé la problématique à laquelle ce site répond. Et le combat que nous venons de perdre renforce notre mauvaise image auprès du public. Comme pour l’affaire des écoutes téléphoniques, les motivations profondes du combat cèdent devant la caricature que notre action inspire.
 
Et c’est entièrement notre faute. Quel est aujourd’hui le grand site web mis en place par les avocats, qui apporte un réel service, utile aux particuliers et aux professionnels ? Réponse : il n’y en a pas. Ou s'il y en a ce sont des sites non-institutionnels, comme ceux du cabinet (getavocat pour les abonnements juridiques et avocat-consultation.com pour la consultation en ligne) : donc des initiatives privées relevant de la politique des confrères envisagée cabinet par cabinet.
 
Quelle est la grande campagne de communication nationale qui tente de montrer les avocats tels qu’ils sont vraiment (monsieur et madame tout le monde, pères et mères de famille, au quotidien chargé et aux compétences multiples, proche de leurs clients et terriblement avides de gagner les batailles qu’ils entament) et non comme on les considèrent trop souvent : portefeuille bien rempli et balais dans le cul…
 
Nous n’avons pas compris que pour recevoir il faut commencer par donner. Donner de l’information, donner des outils juridiques accessibles, donner du temps gracieusement, donner de notre savoir sans attendre forcément de retombées financières immédiates.
 
Où sont nos relais de communication, standardisés, ouverts à tous et gratuits, où chacun pourrait être simplement orienté vers les bons professionnels ou les bonnes démarches ? Où sont nos « offices de tourisme », ces lieux conviviaux et accueillant où le justiciable rentrerait pour un premier renseignement sachant qu’il n’a besoin ni d’un rendez-vous, ni d’un portefeuille pour obtenir une réponse rapide ?
 
On me répondra que je suis un idiot. Qu’il y a les Ordres… Ces lieux où on ne va pas parce que leur simple localisation fait peur : le Tribunal, une maison d’avocat… Aux  confrères dubitatifs qui me lisent peut être, je dis simplement songez un instant à l’idée de sortir nos services des lieux de justice ou des lieux qui sont nos repères administratifs.
 
Songez à cette idée de créer un endroit répondant aux critères d’accueil du public où personne ne craindrait d’aller pour une première prise de contact avec le domaine juridique : un lieu de renseignements juridiques dans chaque cœur de ville, badgé Conseil National des Barreaux…

Ces lieux n’existeront jamais. Parce que nous n’en avons aujourd’hui pas les moyens financiers en raison de notre organisation nationale inadaptée. Parce que ce type de proposition semble tellement « déjantée » qu’un sourire convenu tient lieu de réponse à l’idée même d’en débattre.
 
Nous resterons donc dans les grottes obscures qui tiennent lieu de cabinet. Les gens continueront donc à nous imaginer armé d’un bambou, les attendant de pied ferme caché derrière nos portes d’entrée.
 
A charge donc pour nous de communiquer comme nous le souhaitons et chacun pour notre pomme. Soyez bien conscient sur ce point que la révolution est en marche et que le séisme de la communication va bientôt survenir.
 
Le Big One comme disent les américains. Les avocats ont désormais le droit de démarcher la clientèle (voir cet article). Le compte à rebours des premières publicités d’avocats à la télévision et dans les médias de poids est entamé.
 
Amis communicants, un marché colossal s’ouvre à vous. Et il va bouleverser l’économie de notre profession. En bien ? En mal ? Difficile à dire. Sans doute y aura-t-il des deux. Mais pour reprendre une formule cavalière, il va y avoir du sport, ça c’est certain.
 
Pendant ce temps là, ce qui occupe nos institutions c’est, comme depuis 30 ans, la question de la gouvernance : qui doit diriger les avocats ? Le Barreau de Paris ? Le Conseil National des Barreaux ? La conférence des Bâtonniers ? Un peu les trois à la fois ?
 
Sauf que ces questions, le grand public s’en contrefout. Et qu’il a bien raison de ne pas s’y intéresser.
 
L’avocat a aujourd’hui quelque chose de cette vache qui broute l'herbe dans son pré soigneusement clôturé et qui voit passer le train sans jamais songer qu’un jour ou l’autre il conviendrait de monter dedans pour voir un peu ailleurs ce qu’il se passe.
 
Le jour où l’herbe se fait plus rare, la vache meugle. Nous aussi…
 
Devenir aujourd’hui avocat ne garantie pas une vie confortable, bien au contraire : les statistiques dans la profession, tout le monde les connaît, mais on en parle peu car on a honte de le faire. La vérité c’est que 20% des avocats réalisent 80% du chiffre d’affaire national.
 
Une très grand majorité des avocats des petits cabinet vivent uniquement grâce à leur découvert bancaire professionnel autorisé, jonglant d’un mois sur l’autre en courant après l’honoraire. Développer une clientèle est affreusement compliqué, nécessite des réseaux, des « entrées », des clubs, des relations familiales, politiques, sociales,…
 
La compétence n’est malheureusement qu’un critère largement secondaire, en tout cas dans les grandes villes.
 
Qui dans le grand public sait que chaque jour des cabinets d’avocats subissent, comme toutes les entreprises de ce pays des liquidations ? Et la vérité c’est qu’à chaque fois que cela arrive, nous sommes terrifiés, réalisant que les beaux jours de la profession sont loin derrière nous.
 
Comme beaucoup d’entreprises, nous crevons des charges qui pèsent sur nos cabinets. Songez que c’est à environ 60 à 70% de charges que doit faire face un cabinet. Songez que lorsque vous payez 120€ à un avocat, 20€ vont à l’Etat au titre de la TVA.
 
La situation est telle que facturer 1000€ à un client, soit l’équivalent d’un SMIC à quelques euros près, revient à facturer « petitement ». Oui 1000€ pour un cabinet d’avocat, c’est une petite facture, quand on sait que cet argent va aller combler le découvert bancaire et s’évaporer dans les charges habituelles de fonctionnement.
 
La masse reste hypnotisée par les avocats ultra-médiatisés et imagine que l’ensemble de la profession vie dans le confort, voir le luxe. Mais ceux-là font partir des 20% évoqués plus haut.
 
Des réalités de terrain existent et même les élèves-avocats, futurs professionnels du droit, refusent pourtant de les entendre : l’avocat exerçant à la campagne, dans de petites agglomérations vivra de manière beaucoup plus confortable que son homologue dans une grande agglomération. Parce qu’il y aura moins de confrères en compétition, parce que l’enfant du pays qui s’installe a déjà son réseau relationnel, voir celui de sa famille à disposition. Réussir à s’octroyer une rémunération mensuelle nette de 3 ou 4000 € n’a rien de sorcier dans les « petits » barreaux.
 
Cela relève de l’exploit dès lors que vous exercez dans un grand barreau et nombre de confrères ne vivent que des facilités qui leurs sont faites par leur banque : le solde bancaire positif est pour beaucoup d’entre eux un vieux souvenir remontant à l’époque de leurs études (sic !) ou de leurs premières années d’exercice.
 
Les statistiques officielles sont donc terriblement trompeuses dès lors qu’elles ne permettent pas aux personnes extérieures au métier de comprendre que si le revenu moyen est élevé dans le métier, il est totalement faussé par les considérables disparités.
 
Faut-il encore dire qu’un tiers des avocats quittent la profession après 10 ans d’exercice professionnel ?
 
Dans les années qui viennent, il est probable que la profession vive de profonds bouleversements. Peut être l’instauration d’un Ordre unique d’avocats,  peut être la fin de l’avocat individuel au profit des très grosses structures de plusieurs centaines de confrères sur le modèle anglo-saxon.
 
Notre conservatisme nous fait crever à petits feux. Il nous éloigne du justiciable quand les outils technologiques devraient pouvoir nous en rapprocher un peu plus chaque jour. Nous n’avons pas pris le virage de la modernité et nous vivons dans les années 50.
 
Alors ne nous étonnons pas que notre totale sécheresse marketing (oui j’ose le mot!), notre absence totale d’adaptation aux mutations des besoins juridiques des particuliers comme des professionnels, conduisent des initiatives privées comme celle de demanderjustice.com à se concrétiser et à prospérer. Il y a des besoins. Nous n’y répondons pas. Plus grave encore, nous ne nous demandons même pas comment y répondre.
 
Innovons. C’est une urgence vitale.
 

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